La France compte aujourd’hui environ 350 000 personnes sans domicile, qu’elles vivent à la rue ou soient hébergées de façon précaire.
Nous dépensons déjà beaucoup pour répondre à cette situation.
Hébergement d’urgence.
Hôtels.
Interventions sociales.
Santé.
Accompagnement.
Prévention.
Ces dépenses sont nécessaires.
Mais une grande partie d’entre elles recommence l’année suivante.
Alors peut-être faut-il poser la question autrement.
Et si une partie supplémentaire de notre effort servait à construire quelque chose qui reste ?
Créer un fonds national exclusivement consacré à la sortie durable de la rue.
Un fonds public autonome.
Sanctuarisé.
Contrôlé.
Et totalement transparent.
Son argent ne pourrait pas être repris pour financer autre chose.
Sa mission serait claire :
acheter, réhabiliter ou créer des logements, puis financer l’accompagnement nécessaire pour permettre aux personnes qui y entrent de retrouver une situation stable.
Le financement reposerait sur une contribution très faible des foyers qui paient effectivement l’impôt sur le revenu.
De 1 à 12 euros par mois selon le niveau de revenu.
Cette contribution serait prélevée directement à la source, en même temps que l’impôt sur le revenu.
Pas de démarche supplémentaire.
Pas de facture.
Pas de paiement à effectuer séparément.
Pour le salarié, elle apparaîtrait simplement de manière identifiable sur le prélèvement à la source, avec une ligne dédiée au fonds.
Un euro par mois, c’est douze euros par an.
Douze euros par mois pour les revenus les plus élevés, c’est 144 euros par an.
Aujourd’hui, environ 19,6 millions de foyers fiscaux acquittent un impôt net sur le revenu.
Avec une contribution moyenne de seulement quatre euros par mois, le fonds approcherait déjà 940 millions d’euros par an.
À cinq euros de moyenne :
environ 1,18 milliard d’euros par an.
Pris individuellement, l’effort est faible.
Collectivement, il change d’échelle.
Sur un mandat présidentiel, une recette proche d’un milliard d’euros par an représente environ 5 milliards d’euros.
Les résultats ne seraient pas seulement visibles à la fin du mandat.
Dès les premières années, des immeubles pourraient être achetés.
Des bâtiments réhabilités.
Des bureaux transformés.
Des logements vacants remis en service.
Des opérations nouvelles lancées.
Au bout de cinq ans, il doit être possible de montrer des bâtiments, des logements et des personnes qui ne vivent plus dehors.
Mais la véritable puissance du mécanisme apparaît avec le temps.
À dix ans, l’ordre de grandeur approche 10 milliards d’euros.
À vingt ans, 20 milliards.
Et une partie importante de cet argent devient du patrimoine.
Un immeuble acheté aujourd’hui existe encore dans vingt ans.
Un logement réhabilité continue à loger.
Le fonds accumule progressivement des solutions au lieu de recommencer uniquement les mêmes dépenses d’urgence.
Il serait absurde de disposer de plusieurs milliards d’euros puis d’acheter un terrain immense pour y construire deux mille logements destinés exclusivement aux personnes les plus fragiles.
Nous savons ce que peut produire la concentration de la pauvreté.
Loger, oui. Concentrer, non.
Huit logements ici.
Quinze ailleurs.
Des appartements intégrés dans le parc ordinaire.
Un petit immeuble réhabilité.
Un ancien hôtel.
Des bureaux adaptés.
Un bâtiment public inutilisé.
La règle doit être celle du logement diffus et de la mixité.
Une personne qui quitte la rue n’a pas besoin d’habiter dans « l’immeuble des anciens SDF ».
Elle a besoin d’une adresse.
La France dispose également d’un patrimoine vacant considérable.
Logements vides.
Immeubles anciens.
Bureaux inutilisés.
Bâtiments publics devenus sans fonction.
Avant de construire systématiquement du neuf, il faut regarder ce qui peut être récupéré et réhabilité.
Un bâtiment déjà existant peut parfois coûter moins cher à transformer qu’une construction neuve complète.
Et surtout, il est déjà là.
Avant de construire, regardons ce que nous possédons déjà.
Certaines opérations pourraient aussi être implantées dans des communes qui perdent des habitants.
Des centres-bourgs avec des logements vacants.
Des immeubles qui se dégradent.
Des commerces fragiles.
Des écoles qui perdent des élèves.
Et parfois, dans les mêmes territoires, des entreprises qui cherchent des salariés.
Il ne s’agit évidemment pas de déplacer autoritairement une personne sans domicile d’une grande ville vers une commune rurale.
La mobilité doit rester volontaire.
Et une implantation n’a de sens que s’il existe un minimum de services, de soins, de transports et, lorsque la personne peut travailler, de perspectives d’emploi.
Mais lorsque ces conditions sont réunies, pourquoi ne pas faire se rencontrer deux besoins ?
D’un côté, une personne qui cherche un logement et parfois une possibilité de recommencer.
De l’autre, une commune qui cherche des habitants, de l’activité, de la réhabilitation ou de la main-d’œuvre.
Une même politique publique peut parfois résoudre plusieurs problèmes à la fois.
À condition de ne jamais recréer ailleurs une concentration de pauvreté.
Une personne qui retrouve un logement ne voit pas automatiquement disparaître toutes ses difficultés.
Certaines situations nécessitent un accompagnement.
Social.
Médical.
Psychologique.
Administratif.
Professionnel.
Le logement doit donc être accompagné, lorsque cela est nécessaire, par des travailleurs sociaux, des éducateurs, des structures de proximité et des professionnels capables d’intervenir avant que les difficultés ne recommencent à s’accumuler.
Un logement donne un point de départ. L’accompagnement permet parfois de reconstruire la suite.
Ce fonds ne bénéficierait pas uniquement à la personne relogée.
C’est même une erreur de le présenter ainsi.
Réduire fortement le nombre de personnes vivant dans la rue peut aussi signifier :
moins de recours permanent à certains dispositifs d’urgence ;
moins de situations sanitaires qui se dégradent faute de stabilité ;
moins de campements et de dégradation de l’espace public ;
moins de situations extrêmes favorisant certaines tensions ou certains passages à l’acte ;
un meilleur cadre de vie ;
et, à terme, certaines dépenses publiques évitées ou réduites.
Celui qui contribue ne finance donc pas seulement la solidarité.
Il contribue également à un environnement collectif plus stable et plus agréable.
Cela ne supprimera ni la pauvreté, ni la délinquance, ni les addictions.
L’objectif n’est pas de promettre l’impossible.
L’objectif est de réduire ce qui peut l’être.
Le fonds pourrait également recevoir des dons volontaires.
Les mécanismes fiscaux existent déjà : les dons aux organismes venant en aide aux personnes en difficulté ou favorisant leur logement peuvent bénéficier d’importantes réductions d’impôt.
Il serait donc possible d’encourager les particuliers, les entreprises et les grandes fortunes à compléter le financement public.
Et pourquoi ne pas assumer aussi la reconnaissance publique ?
Une personne finance intégralement l’achat et la rénovation d’un immeuble de quinze logements ?
La résidence peut porter son nom.
Une entreprise finance intégralement une opération plus importante ?
Même principe.
Aucun droit de propriété.
Aucun pouvoir sur les personnes logées.
Aucun privilège particulier.
Simplement la reconnaissance de celui qui a permis au projet d’exister.
Certains préféreront rester anonymes.
D’autres seront fiers de laisser leur nom sur un bâtiment utile.
Dans les deux cas, les logements existent.
Un fonds de cette importance disposerait nécessairement d’une trésorerie entre le moment où l’argent est collecté et celui où les opérations sont réalisées.
Cette trésorerie pourrait être placée uniquement sur des supports publics ou extrêmement prudents.
Pas de spéculation.
Les revenus ainsi générés pourraient être répartis selon une règle simple :
70 % resteraient dans le fonds, afin d’augmenter progressivement sa capacité d’action et de financer davantage de logements.
30 % seraient reversés à des budgets publics directement liés aux conséquences de la précarité, par exemple la santé, l’action sociale ou la prévention.
Ainsi, le fonds ne servirait pas seulement à créer du logement.
Il contribuerait également, par les revenus de sa trésorerie, à financer une partie des politiques publiques qui prennent aujourd’hui en charge les conséquences sociales et sanitaires de la grande précarité.
Le capital agit. Les intérêts aussi.
C’est probablement la condition essentielle pour que le système soit accepté.
Chaque citoyen doit pouvoir consulter simplement :
la somme collectée ;
les dons reçus ;
les frais de fonctionnement ;
les salaires ;
les bâtiments achetés ;
leur prix ;
le montant des travaux ;
le nombre de logements créés ;
le nombre de personnes relogées ;
le patrimoine détenu ;
la trésorerie disponible ;
les intérêts produits ;
la part réinvestie ;
et la part reversée à la santé ou au social.
Pas dans un rapport de trois cents pages.
Sur un tableau de bord compréhensible.
La transparence ne serait pas une promesse politique.
Elle ferait partie du fonctionnement même du fonds.
L’objection viendra.
Elle est légitime.
Oui, il s’agit d’un prélèvement supplémentaire.
Mais il est compris entre 1 et 12 euros par mois, progressif, entièrement affecté et publiquement traçable.
Le citoyen peut savoir ce qu’il paie.
Pourquoi il le paie.
Et ce que son argent produit.
C’est vrai.
Et il ne s’agit certainement pas de prétendre que rien n’est fait.
Le programme Logement d’abord montre déjà que la logique consistant à conduire rapidement les personnes sans domicile vers un logement stable peut produire des résultats.
La question est donc moins de savoir si le logement fonctionne que de savoir :
jusqu’où voulons-nous amplifier cette logique ?
Non.
Loger ne règle pas tout.
Une addiction ne disparaît pas avec une clé.
Une maladie psychiatrique non plus.
Le chômage non plus.
Mais il est plus difficile de soigner, accompagner, rechercher un emploi ou reconstruire une vie lorsqu’on ne sait pas où l’on dormira le soir.
Le logement n’est pas toujours l’arrivée.
Il peut être le départ.
C’est précisément pour cela que le fonds doit être séparé, contrôlé et publiquement traçable.
Si un immeuble coûte deux millions d’euros, le citoyen doit pouvoir le savoir.
Si les travaux coûtent 600 000 euros, il doit pouvoir le savoir.
Si les frais de fonctionnement représentent 3 %, il doit pouvoir lire 3 %.
Si les placements ont rapporté une somme déterminée, cette somme doit apparaître.
Et si 30 % de ces intérêts sont reversés à la santé ou au social, cette destination doit être visible.
La confiance ne doit pas reposer sur une promesse.
Elle doit reposer sur des chiffres vérifiables.
Un euro.
Trois euros.
Cinq euros.
Douze euros.
Pris individuellement, cela paraît presque dérisoire.
Multiplié par des millions de foyers.
Puis pendant cinq ans.
Dix ans.
Vingt ans.
Cela ne l’est plus du tout.
Nous continuerons probablement toujours à avoir besoin d’hébergement d’urgence.
Il y aura toujours des accidents de vie.
Toujours des situations extrêmement complexes.
Mais une politique publique ne doit pas nécessairement supprimer totalement un problème pour être efficace.
Elle doit le faire reculer.
Nous payons déjà pour gérer les conséquences de la rue.
Peut-être est-il temps de constituer, année après année, le patrimoine qui permettra d’en réduire durablement les causes.
Publication du 13 octobre 2026.
AUTEUR
Frédéric Gaffiat-Body — Veille & Analyse
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Direction générale des Finances publiques — Impôt sur le revenu
Données sur le nombre de foyers fiscaux et de foyers acquittant effectivement un impôt net sur le revenu.
https://www.impots.gouv.fr/dgfip-statistiques-limpot-sur-le-revenu-2024-ete-plus-dynamique-que-les-revenus
Fondation pour le Logement des Défavorisés — Rapport sur l’état du mal-logement en France 2026
Données sur le nombre de personnes sans domicile en France et sur l’évolution du mal-logement.
https://www.fondationpourlelogement.fr/la-fondation-pour-le-logement-devoile-ce-3-fevrier-son-nouveau-rapport-sur-letat-du-mal-logement-en-france/
Ministère chargé du Logement — Plan Logement d’abord
Résultats du dispositif visant à permettre un accès plus rapide et plus durable au logement pour les personnes sans domicile.
https://www.ecologie.gouv.fr/presse/plan-logement-dabord-resultats-concrets-ambition-renforcee-lutter-durablement-contre-abrisme
Insee — Parc de logements au 1er janvier 2026
Données sur le nombre de logements vacants en France et leur répartition territoriale.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/9055697
Insee — Concentration du parc social et mixité sociale
Analyse de la concentration géographique du logement social et de ses effets sur la mixité et la pauvreté territoriale.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997500
Insee — Logement social, ségrégation résidentielle et mécanismes de peuplement
Analyse détaillée des mécanismes de concentration et de ségrégation dans le parc social.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/8996141
BOFiP — Réduction d’impôt au titre des dons
Règles fiscales applicables aux dons effectués au profit d’organismes d’intérêt général et d’organismes venant en aide aux personnes en difficulté.
https://bofip.impots.gouv.fr/bofip/5873-PGP.html/identifiant=BOI-IR-RICI-250-30-20260706