Dans les années 1950, 1960 et 1970, la France avait un problème.
Il fallait loger.
Beaucoup.
Et vite.
La crise du logement était réelle. Les taudis existaient. Les villes grossissaient. Les populations rurales arrivaient dans les agglomérations. L’immigration de travail augmentait. Après l’appel de l’abbé Pierre en 1954, la nécessité de construire massivement ne faisait pratiquement plus débat.
Le ministère chargé du Logement rappelle d’ailleurs qu’après-guerre, 45 % des logements étaient surpeuplés et qu’environ 10 % de la population vivait dans des locaux totalement insalubres. C’est dans ce contexte que sont apparues les ZUP et la construction de masse.
Source : https://www.ecologie.gouv.fr/elections-representants-hlm
Alors nous avons construit.
Des milliers de logements.
Puis des dizaines de milliers.
Des barres. Des tours. Des quartiers entiers.
Sur le moment, cela pouvait même apparaître comme un progrès considérable.
Eau courante. Chauffage. Salle de bains. Appartement moderne. Des conditions que beaucoup de familles n’avaient jamais connues.
Le problème n’est donc pas d’avoir construit du logement social.
Le problème est d’avoir cru qu’il suffisait de construire des logements.
Lorsque l’on rassemble sur quelques kilomètres carrés un nombre considérable de ménages disposant des revenus les plus faibles, on ne crée pas simplement un quartier.
On crée un environnement.
Et cet environnement finit nécessairement par produire quelque chose.
L’Insee constate encore aujourd’hui que le parc social reste très concentré dans certains quartiers et que cette concentration contribue à créer des poches de pauvreté dans les grandes agglomérations.
Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997500
Une étude plus détaillée publiée en 2026 montre également que cette concentration spatiale est en partie héritée de l’histoire des grands ensembles et qu’elle continue de peser sur la ségrégation résidentielle.
Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8996141
Ce n’est pas une opinion.
C’est un mécanisme.
Des ménages modestes vivent à proximité d’autres ménages modestes.
Leurs enfants fréquentent les mêmes écoles.
Les difficultés d’accès à l’emploi se concentrent.
Les réseaux sociaux et professionnels sont moins diversifiés.
Les problèmes familiaux, scolaires ou économiques ne disparaissent évidemment pas parce que l’on change d’immeuble.
Ils vivent les uns à côté des autres.
Et parfois ils s’additionnent.
Il faut également regarder l’histoire entière.
Les grands ensembles des années 1960 n’étaient pas nécessairement, à leur création, les quartiers de grande précarité qu’ils sont parfois devenus.
Ils ont aussi accueilli des employés, des ouvriers qualifiés, des familles qui travaillaient et pour lesquelles l’accès à un HLM moderne représentait une véritable promotion sociale.
Puis ceux qui ont pu partir sont souvent partis.
Le parc privé s’est développé.
L’accession à la propriété a progressé.
Une partie des classes moyennes a quitté ces quartiers.
Et les logements les moins attractifs ont progressivement accueilli davantage de ménages rencontrant les plus grandes difficultés économiques.
Le quartier change alors de nature.
Ce n’est plus seulement une concentration de logements sociaux.
Cela devient une concentration de pauvreté.
La différence est fondamentale.
Chômage.
Décrochage scolaire.
Économie parallèle.
Trafic.
Délinquance.
Dégradation de certains espaces publics.
Rapports difficiles avec les institutions.
Puis nous nous étonnons.
Nous parlons de quartiers difficiles.
De zones de non-droit.
De jeunes qui ne respectent plus rien.
De parents défaillants.
De trafiquants.
De violences.
Tout cela existe.
Le nier serait aussi absurde que de prétendre que tout va bien.
Mais une question manque souvent.
Comment avons-nous fabriqué l’environnement dans lequel cela s’est développé ?
Dire cela n’excuse absolument pas celui qui agresse, celui qui trafique ou celui qui détruit.
Un individu reste responsable de ses actes.
Mais une politique publique doit regarder autre chose que la responsabilité individuelle.
Elle doit regarder ce qu’elle a créé.
Il faut évidemment être prudent.
Être pauvre ne rend pas délinquant.
Habiter en HLM non plus.
Des millions de personnes vivent dans le logement social sans jamais commettre la moindre infraction.
La relation mécanique « cité = délinquance » est aussi fausse que dangereuse.
Mais l’inverse serait tout aussi absurde.
Prétendre que la concentration de pauvreté, le chômage, l’échec scolaire, la promiscuité, les trafics installés et la faiblesse des perspectives n’ont aucun effet sur les comportements serait fermer les yeux.
Un environnement ne détermine pas entièrement un individu.
Mais il influence les probabilités.
C’est précisément pour cela que l’on fait de la politique publique.
Il y avait peut-être une autre erreur.
Nous avons construit des quartiers entiers comme si le logement devait, à lui seul, résoudre le problème social.
Mais lorsqu’on concentre dans un même espace des centaines ou des milliers de familles dont une partie rencontre des difficultés économiques, éducatives ou familiales, il faut aussi se demander quel accompagnement humain accompagne les murs.
Des éducateurs.
Des travailleurs sociaux.
Des structures de proximité.
Des lieux pour les jeunes.
Des associations suffisamment présentes.
Des professionnels capables de repérer une famille qui décroche avant que la situation ne devienne ingérable.
Des personnes présentes quotidiennement, connaissant le quartier et ses habitants.
Pas seulement lorsque le problème explose.
Avant.
Il ne s’agit pas de prétendre que rien de tout cela n’a existé.
Des centres sociaux, des associations, des éducateurs spécialisés et des politiques de prévention ont bien été développés dans de nombreux quartiers.
Mais la question mérite d’être posée :
étaient-ils suffisamment nombreux, suffisamment présents et suffisamment intégrés à la construction même de ces nouveaux quartiers ?
Parce qu’on ne peut pas concentrer des difficultés sociales puis considérer que quelques équipements périphériques suffiront nécessairement à absorber tout ce que cette concentration peut produire.
Un éducateur ne fait pas disparaître la pauvreté.
Un centre social ne supprime pas le chômage.
Une association ne fait pas disparaître un trafic de stupéfiants.
Mais ces structures peuvent intervenir avant que certaines situations ne basculent.
Elles peuvent repérer.
Accompagner.
Créer du lien.
Aider une famille.
Occuper un adolescent.
Réorienter quelqu’un.
Mettre un adulte en relation avec un service.
Parfois simplement être là au bon moment.
L’accompagnement social n’aurait probablement pas empêché toutes les dérives.
Mais il aurait peut-être empêché certaines d’entre elles.
Et surtout, il aurait fallu penser cet accompagnement dès la conception de ces quartiers, exactement comme on pensait les routes, les écoles ou les réseaux d’eau.
Parce qu’un quartier n’est pas seulement un ensemble de bâtiments.
C’est un ensemble humain.
Depuis plusieurs décennies, nous détruisons certaines barres.
Nous rénovons.
Nous essayons de désenclaver les quartiers.
Nous reconstruisons plus petit.
Nous parlons de mixité sociale.
L’ANRU mène depuis plus de vingt ans des opérations visant précisément à transformer ces quartiers, casser certaines formes d’enclavement et recréer de la mobilité et de la mixité.
Source : https://www.anru.fr/actualites/20-ans-danru-inscrivez-vous-au-colloque-sur-le-futur-du-renouvellement-urbain
Elle travaille encore aujourd’hui sur des ensembles immobiliers issus des années 1950 à 1970 dont la complexité rend la transformation indispensable.
Source : https://www.anru.fr/la-docutheque/transformer-les-ensembles-immobiliers-complexes
Autrement dit :
nous dépensons aujourd’hui des milliards pour corriger une partie de ce que nous avions construit hier.
Ce n’est pas scandaleux.
C’est nécessaire.
Mais cela devrait au minimum nous apprendre quelque chose.
Une politique publique ne devrait jamais être évaluée uniquement sur le problème qu’elle résout immédiatement.
Elle devrait également être jugée sur les problèmes qu’elle risque de créer vingt ans plus tard.
En 1960, la question était :
Comment loger rapidement des millions de personnes ?
La réponse a été massive.
Probablement trop massive.
Il aurait fallu ajouter une deuxième question :
Que deviendront ces quartiers dans trente ou quarante ans si les difficultés sociales s’y concentrent ?
Cette question aurait peut-être changé beaucoup de choses.
Parce que lorsqu’on enferme progressivement les populations les plus fragiles dans les mêmes espaces, il n’est pas très surprenant qu’apparaissent ensuite des phénomènes que l’on prétend découvrir.
Alors oui.
Il faut lutter contre la délinquance.
Il faut lutter contre les trafics.
Il faut sanctionner celui qui commet une infraction.
Il faut protéger ceux qui vivent dans ces quartiers, qui sont d’ailleurs souvent les premières victimes de ceux qui les dégradent.
Mais il faudrait également avoir l’honnêteté de regarder notre propre responsabilité collective.
Nous avons construit.
Nous avons concentré.
Nous avons laissé certains mécanismes s’installer.
Puis nous nous sommes plaints du résultat.
La question n’est donc peut-être pas seulement :
« Que se passe-t-il dans nos cités ? »
Elle pourrait être :
« Qu’avons-nous fait pour qu’une partie d’entre elles en arrive là ? »
Et surtout :
Comment évitons-nous de refaire exactement la même chose sous une autre forme ?
Publication du 13 octobre 2026.
AUTEUR
Frédéric Gaffiat-Body — Veille & Analyse
Veille et analyse indépendante
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Contact : veille@centmotsdire.fr