Loger, oui. Concentrer, non !
Répartir les logements au lieu de recréer des concentrations de précarité.
Répartir les logements au lieu de recréer des concentrations de précarité.
Si demain nous décidons réellement de consacrer plusieurs centaines de millions, puis plusieurs milliards d’euros, à sortir durablement des personnes de la rue, une erreur serait difficilement pardonnable.
Reproduire ce que nous avons déjà fait.
Acheter un immense terrain.
Construire mille logements.
Puis deux mille.
Et installer au même endroit des centaines ou des milliers de personnes rencontrant les mêmes difficultés économiques, sociales, médicales ou psychologiques.
Sur le papier, le résultat serait excellent.
Deux mille personnes relogées.
Des milliers de clés distribuées.
Une opération spectaculaire.
Puis, dans vingt ans, nous découvririons peut-être simplement que nous avons créé une nouvelle concentration de précarité.
Et nous recommencerions à réparer ce que nous avions nous-mêmes construit.
Le principe devrait donc être simple :
Loger, oui. Concentrer, non.
Un immeuble de huit appartements dans une ville.
Quinze logements réhabilités dans une autre.
Quelques appartements achetés dans une résidence classique.
Un ancien hôtel transformé.
Une petite résidence de vingt logements ailleurs.
Des bureaux vacants reconvertis lorsque leur architecture le permet.
Des bâtiments publics inutilisés.
Du logement diffus.
Pas une nouvelle cité de la pauvreté.
L’objectif n’est pas de cacher les personnes en difficulté.
Il est de leur permettre de retrouver une place dans la société ordinaire.
Et cela suppose précisément de ne pas fabriquer une société parallèle.
Nous savons aujourd’hui ce que peut produire une concentration excessive du logement social.
L’Insee constate en 2026 que le parc social reste très concentré dans certains quartiers. Cette concentration limite son effet positif sur la mixité et contribue à maintenir des poches de pauvreté dans certaines grandes agglomérations.
Pourquoi reproduire volontairement ce mécanisme ?
Une personne qui a connu la rue n’a pas besoin qu’on lui attribue ensuite une adresse que toute une ville identifierait comme « l’immeuble des SDF ».
Elle a besoin d’une adresse.
Tout simplement.
Une porte.
Une boîte aux lettres.
Des voisins.
Un commerce.
Un arrêt de bus.
Un médecin.
Une école s’il y a des enfants.
Un environnement ordinaire.
La banalité peut parfois être une formidable politique sociale.
Cette dispersion présente un autre avantage.
Elle évite qu’un seul quartier supporte toutes les difficultés.
Elle répartit également les investissements.
Un immeuble réhabilité dans un centre ancien, ce sont des travaux.
Des artisans.
Des matériaux.
Des achats locaux.
Puis de nouveaux habitants.
Des consommations.
Parfois quelques enfants supplémentaires dans une école qui perdait des élèves.
Quelques clients supplémentaires pour les commerces.
Un bâtiment abandonné qui retrouve une fonction.
Le logement social peut alors cesser d’être seulement considéré comme une dépense.
Il devient aussi un outil d’aménagement du territoire.
La France ne manque pas uniquement de logements.
Elle possède aussi énormément de logements qui ne sont pas utilisés.
Au 1er janvier 2026, l’Insee dénombre environ 2,9 millions de logements vacants, soit 7,6 % du parc. La vacance est légèrement plus importante en dehors des grandes unités urbaines.
Évidemment, tous ces logements ne sont pas immédiatement habitables.
Certains sont en mauvais état.
Certains sont situés là où personne ne souhaite vivre.
Certains nécessitent des travaux considérables.
Certains resteront inadaptés.
Mais entre « 2,9 millions de logements vacants » et « aucun logement utilisable », il existe probablement un espace considérable.
Pourquoi ne pas l’examiner ?
Pourquoi construire systématiquement du neuf lorsque certains immeubles, maisons, anciens hôtels, bureaux ou bâtiments publics peuvent être réhabilités ?
Avant de construire, regardons ce qui existe déjà.
La France possède aussi des communes qui perdent des habitants.
Des centres-bourgs avec des logements vides.
Des immeubles anciens qui se dégradent.
Des commerces fragiles.
Des écoles dont les effectifs diminuent.
Et parfois, au même endroit, des entreprises qui cherchent des salariés.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait prendre une personne sans domicile à Paris et l’envoyer autoritairement dans un village situé à cinq cents kilomètres.
Ce serait absurde.
La mobilité doit être volontaire.
Et une commune ne peut accueillir de nouveaux habitants que si elle dispose d’un minimum de services, de transports, de soins et, lorsque la personne peut travailler, de perspectives d’emploi.
Mais lorsque ces conditions existent, pourquoi ne pas faire se rencontrer deux besoins ?
D’un côté, une personne qui a besoin d’un logement et parfois d’une possibilité de recommencer.
De l’autre, une commune qui a besoin d’habitants, d’activité et de réhabilitation.
Une politique publique intelligente peut parfois résoudre deux problèmes avec la même dépense.
Il existe néanmoins une limite fondamentale.
Il ne s’agit pas de vider les grandes villes de leurs populations pauvres pour les envoyer dans les territoires ruraux.
Ce serait simplement déplacer le problème.
Et probablement en créer d’autres.
Le principe doit rester celui de la mixité.
Pas cinquante logements destinés aux personnes les plus fragiles dans une commune de trois cents habitants.
Pas un ancien hôtel isolé transformé en centre géant sans travail, sans transport et sans médecin.
Pas deux cents logements regroupés au même endroit simplement parce que le terrain ne coûtait pas cher.
Pas de concentration sous prétexte d’économie.
Le coût immobilier immédiat ne peut pas être le seul critère.
Il faut toujours se demander ce que l’opération produira dans dix, vingt ou trente ans.
Les travaux de l’Insee sur la métropole du Grand Paris montrent d’ailleurs que la ségrégation résidentielle repose précisément sur la concentration territoriale de populations aux niveaux de revenus proches, qu’elles soient modestes ou aisées.
La question n’est donc pas uniquement de savoir combien de logements nous pouvons créer.
Elle est aussi de savoir où nous les créons, avec qui, et dans quel environnement.
Si le fonds public consacré à la sortie durable de la rue que nous proposons devait un jour voir le jour, sa mission ne devrait donc pas être seulement :
acheter, réhabiliter et créer des logements.
Ses règles d’intervention devraient également imposer une logique territoriale.
Diversification des implantations.
Taille raisonnable des opérations.
Présence de services.
Accès aux transports.
Possibilités d’insertion.
Évaluation de la pauvreté déjà concentrée dans le quartier.
Recherche de mixité.
Réhabilitation du bâti existant lorsque cela est pertinent.
Et, lorsque les conditions le permettent, participation à la revitalisation de communes qui perdent des habitants.
Cela complique légèrement la décision.
C’est justement le but.
Parce qu’une politique publique ne devrait jamais être jugée uniquement sur ce qu’elle règle aujourd’hui.
Elle devrait également être jugée sur ce qu’elle risque de fabriquer demain.
Une personne qui dort dehors a d’abord besoin d’un logement.
Mais si nous nous contentons de donner une clé sans réfléchir à ce qui se trouve autour de la porte, nous risquons de recommencer les mêmes erreurs.
Nous savons aujourd’hui que l’urbanisme produit des conséquences sociales.
Nous savons que la concentration des difficultés peut les amplifier.
Nous savons que certains grands ensembles construits avec les meilleures intentions ont ensuite nécessité des décennies de politiques publiques pour corriger une partie de leurs effets.
Nous n’avons donc plus l’excuse de ne pas savoir.
La prochaine grande politique de logement destinée aux plus fragiles devrait partir d’une idée extrêmement simple :
un logement n’est pas seulement quatre murs.
C’est un quartier.
Des voisins.
Des commerces.
Des transports.
Des services.
Des possibilités.
Une place dans une ville.
Et parfois une place retrouvée dans la société.
Si nous dépensons demain des milliards pour sortir durablement des personnes de la rue, la réussite ne devra pas seulement se mesurer au nombre de clés distribuées.
Elle devra aussi se mesurer dix ou vingt ans plus tard.
À ce que nous aurons construit.
Mais également : à ce que nous aurons eu l’intelligence de ne pas recréer.
Publication du 13 octobre 2026.
AUTEUR
Frédéric Gaffiat-Body — Veille & Analyse
Veille et analyse indépendante
Comprendre • Informer • Mettre en perspective
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Contact : veille@centmotsdire.fr
Insee — Concentration du parc social et mixité sociale
Analyse de la concentration géographique du logement social et de ses effets sur la mixité et les poches de pauvreté.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/8997500
Insee — Parc de logements au 1er janvier 2026
Données sur le nombre de logements vacants en France et leur répartition territoriale.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/9055697
Insee — Mixité et ségrégation résidentielle dans la métropole du Grand Paris
Analyse de la concentration territoriale des ménages selon leur niveau de revenu et des mécanismes de ségrégation résidentielle.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/6798357